Le syndrome de l'imposteur n'est pas un manque de confiance
Chez les femmes qui dirigent, le doute qui revient malgré les preuves n'est pas un défaut à corriger. C'est une adaptation intelligente à des règles du jeu qui n'ont pas été écrites pour elles. Ce que ça change dans la façon de le travailler.
La scène est toujours la même. Une dirigeante, une fondatrice, une directrice de BU. Un parcours que personne ne conteste. Et, à la deuxième séance, cette phrase : « Je sais que j’ai de la valeur. Mais le doute revient. Toujours. »
On appelle ça le syndrome de l’imposteur, et on le traite en général comme un problème de confiance en soi. Il faudrait « oser davantage », « s’affirmer », « croire en soi ». Après six femmes accompagnées en individuel et un premier atelier en entreprise, je pense que cette lecture est fausse, et qu’elle fait perdre du temps.
Ce que le doute protège
Le doute n’arrive pas par hasard. Il arrive dans des milieux précis : les comités où elle est la seule femme, les levées de fonds, les conseils d’administration, les réunions où il faut trancher vite et devant tout le monde. Dans ces milieux, les règles du jeu existent, mais elles sont implicites. Qui a le droit de couper la parole. Quel ton est jugé « solide » et quel ton est jugé « émotionnel ». Quelle ambition est admirée et quelle ambition est suspecte.
Ces règles n’ont pas été écrites pour elle. Elle les a apprises en les subissant, et elle a fait ce que font les gens intelligents : elle s’est adaptée. Elle sur-prépare. Elle vérifie trois fois. Elle demande l’avis de tout le monde avant de décider. Elle minimise ce qu’elle sait. Vu de l’extérieur, c’est du doute. Vu de l’intérieur, c’est une stratégie de sécurité qui a fonctionné pendant des années.
Le sociologue Pierre Bourdieu décrivait cela bien avant qu’on parle d’imposteur : les personnes qui ne font pas partie du groupe dominant appliquent les critères de légitimité de ce groupe plus sévèrement que les dominants eux-mêmes. Elles ne se sentent jamais tout à fait autorisées, parce qu’elles n’ont pas reçu l’autorisation, elles l’ont arrachée.
Pourquoi « croire en soi » ne marche pas
Si le doute est une adaptation à un système, lui opposer de la confiance est comme demander à quelqu’un d’arrêter de porter un manteau en plein hiver. Le cerveau cherche la sécurité, pas la vérité. Tant que le milieu reste lu comme dangereux, le doute reviendra, quelle que soit la quantité de preuves accumulées. C’est pour ça que les affirmations positives tiennent trois jours.
Ce qui change quelque chose, c’est de rendre les règles visibles. Comme aux échecs : tant qu’on ne voit pas les règles, on les subit. Quand on les voit, on peut choisir de jouer avec, de jouer contre, ou de ne pas jouer. Mais on choisit.
Comment nous le travaillons
Dans Blocages & Intuition, le syndrome de l’imposteur est au cœur de presque tous les accompagnements, et nous le travaillons en trois temps.
D’abord, nommer le système avant de parler de la personne. Ce n’est pas toi qui as créé ce rôle, c’est le milieu qui te l’a assigné. Cette séquence désculpabilise, et elle crée de l’espace. On ne peut pas déplacer ce dont on se sent coupable.
Ensuite, repérer ce qui a été appris très tôt. Le doute professionnel a presque toujours une version plus ancienne : être aimée en étant irréprochable, ne pas déranger, être « une femme et demie » pour mériter sa place. Ce n’est pas de la psychanalyse de surface, c’est la deuxième source des blocages, et on ne peut pas en traiter une sans l’autre.
Enfin, et surtout, passer par le corps. Le doute n’est pas qu’une idée, c’est un état : le pied qui s’agite en attendant une validation, le menton qui reste levé pendant une méditation, la respiration qui se bloque avant de prendre la parole. Les neurosciences, avec Antonio Damasio, ont montré que le corps traite l’information avant que la pensée ne la formule. Réapprendre à lire ces signaux, puis raccourcir le temps entre ce qu’on perçoit et ce qu’on fait, c’est là que le doute cesse de décider à notre place.
Comprendre tout cela prend une séance. Le déplacer prend quelques mois, des exercices à vivre entre les séances, et un regard extérieur qui lit ce qu’on ne voit pas soi-même. C’est ce que nous faisons, Émilien Dereclenne et moi, avec un double regard : le mien en séance, le sien après, sur le transcript.
Le but n’est pas de ne plus douter. C’est que le doute redevienne une information parmi d’autres, et non plus la voix qui tranche.
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